N°271 - Fluvial

           

 

« Cet article paru en avril 2017 est extrait du magazine Fluvial, le seul mensuel, en France, consacré au tourisme fluvial - infos sur www.fluvialnet.com)
 

Le tour de France à la rame d’un aventurier de l’extrême

 

Le terrain de jeu de Charles Hedrich est la nature extrême - océan Arctique, déserts immenses et hauts sommets -, qu’il parcourt à pied, à skis, à moto, à la rame ou à la voile. Entre mai et octobre 2016, le sportif aventurier de 58 ans s’est lancé dans une expédition à première vue bien plus plan-plan que ses aventures habituelles : un tour de France à la rame dans un bateau habitable de 7 m. Le long des 3 000 km qu’il a parcourus à la force des bras, C. Hedrich, qui en a pourtant vu d’autres, a été émerveillé par la France vue de l’eau et a découvert un réseau navigable aussi riche de possibilités que peu fréquenté.

 

TEXTE VIRGINIE BRANCOTTE

PHOTOS ASSOCIATION RESPECTONS LA TERRE

 

Depuis qu’il s’est lancé dans l’aventure sportive, il y a une petite quinzaine d’années, Charles Hedrich est bien plus habitué à fréquenter les pages du Guinness des records que les haltes fluviales des canaux français. Pour savoir ce que l’aventurier a retenu de ses5 mois passés sur les voies navigables, nous l’avons rencontré dans son Q.G. parisien, au siège de son association “Respectons la Terre”.

 

Une entreprise au service de l’aventure

 

Nous avons souvent croisé de ces amoureux du défi personnel qui se lancent dans de longs parcours sur les eaux intérieures dans de petites, voire très petites, embarcations. Rien que l’été dernier, rappelons les aventures de Peter Van Elslander qui a relié Clermont-Soubiran(Lot-et-Garonne) à Bruxelles (Belgique)dans son bateau solaire(1) ou encore celles de Bruno Sananès qui a traversé la France d’Aire-sur-la-Lys (Pas-de-Calais) à Bègles (Gironde) dans sa coquille de noix de 4 m de long(2).C. Hedrich ne joue clairement pas dans la même cour, une visite à ses bureaux de l’avenue Alphand, à deux pas de l’arc de triomphe de l’Étoile, dans le16e arrondissement de Paris, suffit à le comprendre. Au 5e étage d’un luxueux immeuble haussmannien, l’aventurier nous reçoit dans une large salle de réunion. De part et d’autre du chariot qui l’accompagnait dans le désert d’Atacama (Chili) et du traîneau de son expédition dans l’Antarctique, 3 écrans diffusent les films de ses aventures. Une dizaine de personnes travaillent là en permanence pour assurer la logistique des prochains exploits, négocier avec les sponsors et préparer films et dossiers de presse.

 

Millionnaire après la vente, en 2003, de sa société de chasseurs de têtes. C. Hedrich est un professionnel de l’aventure sportive : l’homme détient un record de vitesse de traversée de l’Atlantique à la rame (en 36 jours et6 h en 2007) et collectionne les premières mondiales : 1re traversée pôle Nord-Groenland par la terre ferme en autonomie (en 2009), 1er tour du monde en équipage à la voile parles 2 pôles (2010), 1er aller-retour non-stop de l’Atlantique à la rame en solo (2012), 1er passage du Nord-Ouest (du détroit de Béring à la merde Baffin) à la rame en solo (2013 à2015) et 1re traversée en autosuffisance du désert d’Atacama (2015).Il a également à son actif un tour du monde à la voile en solo et sans escale, l’ascension de l’Everest par la voie tibétaine, un Paris-Dakar en moto, l’Ultra-trail du Mont-Blanc et le triathlon Ironman de Nice.

 

Expédition 2016 : le tour de France à la rame

 

Après ces aventures et ces défis aux 4 extrêmes coins du monde, le choix d’un tour de France à la rame peut surprendre. « Maintenant que je suis allé un peu partout, je cherchais un projet en France, qui est peut-être l’un des plus beaux pays au monde, avec des paysages variés et encore sauvages. » Quelques heures sur l’Internet lui permettent de vérifier que le tour de France à la rame n’a encore été réalisé (ou en tout cas officiellement validé) par personne. « J’aime l’aventure sportive, la découverte, les rencontres, mais s’il y a un record ou une première à réaliser, c’est la cerise sur le gâteau ! »

 

Sur une carte de France des voies navigables, C. Hedrich trace un 1er cercle qu’il affine peu à peu. Il partira de Paris dans le sens des aiguilles d’une montre pour ne pas avoir à remonter le Rhône. Entre le 20 mai et le20 octobre, son parcours l’emmènera à l’Est sur le canal entre Champagne et Bourgogne, la Saône et le Rhône, au Sud sur le canal du Rhône à Sète et le canal des Deux mers, à l’Ouest sur l’océan Atlantique, les canaux de Bretagne, la Manche et les rivières du Cotentin, au Nord sur la Somme et le canal du Nord. Et retour à Paris par l’Oise et la Seine.

 

Le bateau, C. Hedrich l’a déjà. Ce sera le Rameur des glaces, un bateau en Kevlar carbone de 7 m de long, 1,40 m de large et160 kg, fabriqué tout exprès pour l’expédition du passage Nord-Ouest. Pendant ces 165 jours passés dans les glaces en 2013, 2014 et 2015, le Rameur a été soulevé par une baleine, attaqué par un ours blanc et a chaviré plusieurs fois, bousculé par la glace. Pour son tour de France, C. Hedrich n’a rien changé au bateau, si ce n’est les autocollants des sponsors. Indestructible, le Rameur a un tirant d’eau proche de zéro quand sa dérive et son gouvernail sont relevés, et de petites roues amovibles, qui le rendent aussi maniable à terre que sur l’eau.

 

Si C. Hedrich est passionné de navigation et de bateaux (il est officier de la marine marchande), il ne connaît ni les voies navigables intérieures, ni le monde de la batellerie. Son voyage, qu’il considère d’abord comme un exploit sportif, l’amènera à découvrir des paysages et un monde dont il ne soupçonnait pas l’existence.

 

Le courant du canal de l’Ourcq et la Marne en crue

 

Le départ a lieu le vendredi 20 mai au matin du Quai d ‘Austerlitz à Paris. Les kakémonos de Voies navigables de France (V.N.F.) et de l’aventurier sont déployés, la presse est au rendez-vous. Corgan, le petit Jack Russell terrier, est prêt à embarquer avec son maître. C’est parti ! La Seine, le port de l’Arsenal, le canal St-Martin puis le canal de l’Ourcq. « À peine sorti de Paris, les paysages deviennent très vite sauvages », s’aperçoit l’aventurier. « Les gens ont souvent du mal à y croire, mais il suffit de ramer 10 km, ce qui ne nécessite pas de condition physique particulière, pour être en pleine nature ». Le canal de l’Ourcq a beau être un canal, ses eaux n’en sont pas moins agitées. Lassé, après quelques jours, de ramer contre le courant, C. Hedrich décide de haler son bateau. Il lui faut une journée pour maîtriser la technique. Le gouvernail un peu désaxé, il tire avec 2 amarres, l’une accrochée à l’avant du bateau, l’autre à l’arrière. Il ne lui manque que la bricole de cuir des haleurs.

 

Quand le canal, bien après Meaux (Seine-et-Marne), se détache de la Marne pour partir vers le Nord-Est, C. Hedrich installe les petites roues sous son bateau, rame jusqu’à poser le nez sur la rive, puis le sort de l’eau pour parcourir sur un chemin forestier les quelques centaines de mètres qui le séparent de la rivière. La Marne est en crue et ne lui fera pas de cadeau :« Sur près de 100 km, j’ai eu le courant de face, c’était épouvantable, très très dur jusqu’au canal Latéral. » Pendant ces 8 jours sur la Marne, il lui arrive de ne progresser qu’à la vitesse d’1 km/h.

 

L’arrivée sur le canal Latéral à la Marne, à Épernay(Marne), est un soulagement. C. Hedrich peut à nouveau surprendre les éclusiers avec des vitesses de pointe de 7,5 km/h. Savait-il qu’il existait des canaux latéraux qui doublaient fleuves et rivières ? « Non, absolument pas, je ne m’étais jamais posé ces questions. » D’escale en escale, il collecte les informations sur ce monde qu’il découvre : le canal de l’Ourcq, construit pour amener de l’eau à Paris, les gabarits des écluses, les chemins de halage...

 

Au palan et au tirefort sur les ouvrages du Rhône

À Vitry-le-François (Marne), C. Hedrich s’engage sur le canal entre Champagne et Bourgogne. En 8 jours, il n’y croise en tout et pour tout que 5 bateaux et quelques kayaks. Le 18 juin, il arrive à St-Jean-de-Losne (Côte-d’Or), juste à temps pour participer au pardon des mariniers. Aux anciens, l’aventurier parle de son expérience de halage, ils lui racontent les femmes qui tiraient les bateaux, les animaux, puis les 1ers tracteurs. Ceux qui sont encore en activité partagent leurs difficultés, la sécheresse qui les prive de fret, puis les crues qui les bloquent au port. « Voyager à la rame crée de la complicité et de l’intérêt partout dans le monde, les gens sont sensibles à la rusticité du procédé, à l’effort qu’il exige », remarque C. Hedrich. « Sur le passage Nord-ouest, je n’ai rencontré aucun Inuit tant que j’étais sur mon voilier. Sur le Rameur, le contact était immédiat. » Avec surprise, il découvre que la vie commerciale a fui les villages au bord du canal : « Sur le canal entre Champagne et Bourgogne, il m’est arrivé d’avoir presque faim par manque de ravitaillement. Je ne trouvais ni épicerie ni boulangerie. » Quant aux haltes nautiques : « Elles sont très bien aménagées et entretenues, mais elles manquent vraiment d’animation. »

 

À Heuilley-sur-Saône (Côte-d’Or), après 224 km sur le canal, il rejoint la Saône, encore en crue, et retrouve le courant qui le fait avancer à toute allure. Bientôt le Rameur est sur le Rhône. Comme le bateau n’a pas le droit de passer les écluses, C. Hedrich emprunte le vieux Rhône. Là non plus, il ne croise aucun bateau, pas le moindre canoë : « Même en sortant de Lyon. Pourtant, le paysage est magnifique : il y a des petits rapides d’eau vive, l’arrivée sur Pont-St-Esprit (Gard), à la confluence de l’Ardèche et du Rhône, est splendide. » Pour franchir les barrages, les presque 200 kg du Rameur sont hissés sur les rampes de débarquement, plutôt raides, grâce à un palan et à un tirefort.

 

Le mistral n’est pas toujours gagnant

 

Après le Rhône et le Petit Rhône, C. Hedrich découvre le canal du Rhône à Sète, ses flamants roses, ses chevaux en liberté... et son mistral à décorner les taureaux. Pendant 15 jours, entre lamer et les étangs de Camargue, il se bat contre le vent de face. À Sète (Hérault), il entame la traversée de l’étang de Thau de nuit pour profiter d’une accalmie. Il mettra 15 h pour parcourir, à1,3 km/h, abrité du vent derrière les parcs à huîtres, les 20 km qui le séparent de Marseillan et du canal du Midi.

 

Le 20 juillet, il est à Castelnaudary (Aude). Sur le canal du Midi, enfin, C. Hedrich croise des bateaux, surtout des bateaux de location : « Mais relativement peu par rapport à ce que j’attendais. Même quand il y avait beaucoup de monde, je n’ai jamais attendu aux écluses. » À Toulouse (Haute-Garonne), le Rameur s’engage sur le canal de Garonne, puis, très vite, dès Castelsarrasin (Tarn-et-Garonne), il rejoint la Garonne. C. Hedrich veut profiter du courant et de l’absence d’écluses et d’horaires pour rattraper le retard pris à batailler contre le vent. Le temps du fleuve, il retrouve le rythme soutenu de ses expéditions : « Je n’ai jamais tant dormi en expédition que sur ce tour de France, arrêté chaque soir par les horaires des écluses », s’amuse-t-il. Devant la presse locale, l’aventurier compare la Garonne sauvage à l’Amazone : « Mais l’eau de l’Amazone est marron, celle de la Garonne est cristalline.» Là encore, il ne voit personne, un ou deux kayak(s), même pas de pêcheur.

 

De l’estuaire de la Gironde à l’estuaire de la Seine

 

De Bordeaux (Gironde), il lui faudra3 jours en ramant parfois de nuit, marée oblige, pour rejoindre Royan (Charente-Maritime) et s’engager, le 20 août, sur l’Océan Atlantique. En croisant l’île d’Oléron, l’expédition manque de tourner court. Alors qu’il est en vue du phare de Chassiron, le Rameur chavire. Tombé à l’eau, C. Hedrich voit s’éloigner son bateau. Il le poursuivra à la nage pendant 1 h 30avant de rattraper l’amarre de 60 m qui flotte derrière le Rameur.

 

Après quelques jours en mer et la dangereuse traversée de l’estuaire de la Loire, le navigateur reprend pied à Arzal (Morbihan). La Vilaine (« absolument superbe, je ne connaissais pas ») et le canal d’Ille-et-Rance le mènent à St-Malo (Ille-et-Vilaine). À nouveau, c’est par la Manche qu’il rejoint, par la baie du Mont-St-Michel, Avranches (Manche) et le fleuve côtier la Sée, puis l’Orne pour traverser le Cotentin. Nous sommes maintenant mi-août et les rivières sont basses. Quand l’eau manque et pour passer d’un cours d’eau à l’autre, C. Hedrich sort le bateau de l’eau en attachant le palan à un arbre, et le tire sur les chemins. Sur l’Orne aux eaux transparentes, il découvre la Suisse normande, ses paysages escarpés qui lui rappellent le Jura ou les Vosges. Le canal de Caen le conduit à Ouistreham (Calvados), où il arrive le 20 septembre. Après la traversée de la baie de Seine et de l’estuaire de la Seine, le voici au Havre (Seine-Maritime), une ville qu’il connaît bien pour avoir été pendant un an officier polyvalent sur un porte-conteneur entre Le Havre et New York.

 

L’aventurier aurait pu choisir de revenir à Paris par la Seine, mais son tour de France aurait manqué les

Hauts-de-France. Il reprend donc la mer jusqu’à la baie de Somme et St-Valery-sur-Somme où, enfin en avance sur son planning, il s’arrête 2 jours. Ouf.

 

La Somme, dernière épreuve avant Paris

 

Fin septembre, les soirées se font fraîches et la Somme est peu fréquentée. Elle ne l’a pas été beaucoup plus en été, regrettent les agents qui éclusent le Rameur. Après avoir connu les crues sur la Marne, le vent contraire sur les canaux du Midi et la tension des passages maritimes, C. Hedrich respire. Le plus dur est derrière lui et il est un peu en avance. C’était sans compter sur la vivacité des courants qui parcourent la Somme : « C’était extrêmement limite. J’ai été à deux doigts de ne pas pouvoir passer ! » Mais il passe. Et rejoint le canal du Nord Péronne (Somme), puis le canal Latéral à l’Oise et l’Oise avec les 1res gelées nocturnes. « L’Oise est la seule voie d’eau, avec le canal du Midi et un peu le Rhône, où j’ai vraiment vu des bateaux. » À Conflans-Ste-Honorine(Yvelines), C. Hedrich rejoint la Seine qu’il remonte méandre après méandre. Il arrive, le 20 octobre, à Paris où il est accueilli par Marc Papinutti, directeur général de V.N.F., principal sponsor de cette aventure avec la Fédération française d’aviron (F.F.A.) et Enedis. Comme il l’a répété aux dizaines de journalistes qui l’ont interviewé avant, pendant et après son voyage, C. Hedrich s’est trompé sur un point en préparant ce tour de France : « Je pensais que cela allait être beau. Mais ce n’était pas beau, c’était magnifique ! Entre le plateau de Langres, le canal du Midi, les falaises de l’Orne..., j’ai vu des paysages incroyablement variés et souvent très sauvages. J’ai découvert que nous avions un trésor national trop peu connu du grand public. Tout le monde connaît les chemins de randonnée et les véloroutes, mais qui sait qu’il est aussi possible de se promener sur les rivières, les canaux, les étangs ? » Dans les mois qui viennent, C. Hedrich repartira. À pied cette fois, pour traverser le désert de Simpson, 800 km à travers l’Australie. Peut-être alors qu’il repensera à la beauté et à la fraîcheur des rivières et des canaux de France. Peut-être qu’il trouvera la réponse à la question qui l’a accompagné tout au long de son tour de France : « Comment se fait-il que toutes ces voies d’eau ne soient pas davantage utilisées ? Pourquoi ne portent elles pas plus de bateaux marchands ? »

 

(1)voir Fluvial n° 266 (octobre 2016).

(2)voir Fluvial n° 270 (mars 2017).